Reportage — Agriculture
À
Bruxelles, l’extrême droite drague les agriculteurs
À
Bruxelles, l'extrême droite drague les agriculteurs
Une
cinquantaine d’agriculteurs se sont rassemblés le 24 janvier devant le
Parlement européen, à Bruxelles. L’extrême droite a tenté de se faire le
porte-voix de leur colère.
Bruxelles (Belgique), reportage
https://reporterre.net/A-Bruxelles-l-extreme-droite-drague-les-agriculteurs
La candidate Reconquête ! aux élections
européennes, Marion Maréchal, jette un dernier regard sur sa fiche : une
feuille déchirée dans un cahier à spirales, chiffonnée par le vent. Son direct sur BFMTV est imminent.
La caméra est déjà braquée sur elle. En arrière-plan se dresse le bâtiment
Paul-Henri-Spaak, qui abrite le Parlement européen, et une cinquantaine
d’agriculteurs qui manifestent sur les pavés de la place du Luxembourg.
Ces
paysans, vêtus de gilets jaune fluo et de casquettes jaune canari, sont
majoritairement français. Ils sont membres de la Coordination rurale, le second
syndicat agricole français, ancré à droite. « Il est temps de rendre
l’agriculture aux agriculteurs », est-il écrit sur leur dos. En organisant ce
rassemblement sous la grisaille bruxelloise, la Coordination rurale tient à
dénoncer, en pleine amplification des mobilisations des agriculteurs en France,
les « excès de la politique agricole européenne ». Avec en ligne de mire la
Politique agricole commune et la batterie de textes du « pacte vert » jugés
trop contraignants pour le secteur agricole.
Le fond de l’air est
venteux et brun. En embuscade, les droites les plus
extrêmes, qui se veulent le porte-voix de cette colère, ont répondu à l’appel
relayé par le Mathias Corvinus Collegium (MCC). Ce groupe de réflexion
hongrois, réputé proche du gouvernement de Viktor Orbán, juge que « l’excès de
zèle de l’UE en matière de politiques vertes » est coupable d’« étrangler » les
agriculteurs.
Dans le cortège, on croise par exemple la
députée européenne du Rassemblement national (RN) Patricia Chagnon. Son
camarade Grégoire de Fournas, député de Gironde et auteur de propos racistes en
pleine Assemblée nationale en 2022, affirme en interview télévisée qu’il faut
cesser « l’écologie punitive ». Pendant ce temps, des membres de Vox, le parti
d’extrême droite espagnol, prennent une photo de groupe. Durant la campagne
pour les législatives espagnoles de juillet 2023, Vox a cherché à s’imposer
comme le « parti agrarien espagnol », en recrutant sur ses listes des membres
d’une association de jeunes agriculteurs.
« Allez, viens, on va voir Marion »
Mais la
rock star, c’est Marion Maréchal, qui a terminé son direct en cinq minutes
chrono, qualifiant le « pacte vert » de « tsunami réglementaire qui va
s’abattre sur l’agriculture française ». « On ne sait jamais très bien comment
s’habiller pour ce genre d’événement », s’amuse-t-elle ensuite, suivie de près
par une grappe de journalistes. « Allez, viens, on va voir Marion », glisse une
paysanne à une autre. La nièce de Marine Le Pen, qui défend notamment l’arrêt
des interdictions sur les produits phytosanitaires, distribue les poignées de
main et les selfies.
Elle donne
le change, se met en scène à la rescousse des paysans. Au pied de la statue de
John Cockerill, entre les micros tendus à bout de bras, elle dialogue avec
Benoît Laqueue, éleveur et céréalier ardennais de 58 ans.
L’homme au
bonnet jaune évoque les circonstances de la mort d’une femme et sa fille de 12
ans, le 23 janvier en Ariège, après qu’une voiture a percuté un barrage
d’agriculteurs. Il fait remarquer, comme l’ont relayé plusieurs médias
français, que les occupants du véhicule étaient sous obligation de quitter le
territoire français (OQTF). « Ils
n’auraient pas dû être ici, se hasarde-t-il. Et cette famille n’aurait pas dû
être en deuil. » « Vous avez raison, c’est factuel », approuve Mme Maréchal.
Ce spectacle écœure
Michaël, Gilet jaune belge, qui fait demi-tour. « J’étais
prêt à échanger avec les agriculteurs français, parce que je suis persuadé
qu’on partage des colères communes. Mais avec l’extrême droite, non, ce n’est
pas possible ! Ces gens-là n’en ont rien à foutre du peuple, ils se servent de
nous, pauvres gens, pour arriver au pouvoir. »
« Ce n’est pas de notre faute si ces élus sont
les seuls à nous soutenir »
Du côté de la Coordination rurale, l’analyse
n’est pas la même. « Je ne vois pas pourquoi nous devrions être gênés, se
défend Lydie Deneuville, présidente de la Coordination rurale dans la Nièvre.
On est un syndicat apolitique, on envoie nos doléances à tout le monde et ce
n’est pas de notre faute si ces élus sont les seuls à nous soutenir. »
Quatre céréaliers, venus en bus depuis la
Seine-et-Marne, se demandent où sont les autres élus. Ils en ont gros sur la
patate. La plupart du temps, ils parlent en même temps, se coupent pour dire à
quel point ils « vivotent » et doivent « se serrer la ceinture ». Parmi eux, il
y a Adrien, 37 ans, emmitouflé dans une parka. Il jure qu’il interdira à ses
enfants de reprendre sa ferme. Il ne parvient plus à vivre décemment de son métier alors, pour
compléter ses revenus, il a ouvert des gîtes sur son exploitation. Il aimerait bien prendre « le virage écologique », mais constate
surtout que ses revenus « sont amputés par des normes environnementales trop
nombreuses ». Il trouve « stupide » le « dogme de l’écologisme radical ».
Pesticides retirés du marché, préservation des
haies, redéfinition des périmètres de zones humides protégées, obligation de
conserver 4 % des surfaces agricoles en jachère... « Il y a une excellence
environnementale à développer, mais tout cela nous tombe dessus d’un seul coup
et crée un manque à gagner considérable », dit Stéphane, 52 ans, céréalier et
éleveur. « On a besoin d’aide et de temps », acquiesce Adrien.
Guillaume et Sylvain, eux, sont en rogne
contre l’Europe qui « encourage la concurrence déloyale » en signant des
accords de libre-échange avec des pays étrangers. « Quand le soja importé
remplace nos récoltes pour l’alimentation animale, forcément ça casse nos prix
! » Tout ça s’ajoute à la hausse des prix de l’énergie provoquée par la guerre
en Ukraine. « Pour la faire courte, nos charges ont triplé », déplore
Guillaume, qui n’a pas de famille et, « vu le contexte », ne s’en « porte pas
plus mal ».
« L’extrême droite ne connaît rien à
l’agriculture »
Sans trop se mélanger, des organisations
agricoles d’Irlande et de Belgique participent également à la manifestation. «
Nous sommes venus apporter notre soutien à nos camarades français car, partout
en Europe, les politiques veulent se débarrasser des agriculteurs », dit
Isabella, paysanne belge venue d’Arendonk, dans la province d’Anvers. Elle fait
partie des paysans ayant défilé, à partir du printemps 2023, contre le plan
azote de la Flandre belge, qui prévoyait l’arrêt d’une quarantaine d’élevages
porcins, afin de réduire les émissions d’azote.
Pour elle, « un grand mouvement d’agriculteurs
européen » est en train de naître « pour demander aux gouvernements et aux
institutions européennes de nous laisser travailler ». À la base, elle n’était
pas d’extrême droite, mais « si c’est la seule à nous entendre, pourquoi ne pas
passer par elle ? Tous les autres nous ont laissé tomber ».
Avec
la présence de l’extrême droite à cette manifestation, « les masques vont
tomber », selon eurodéputé écologiste David Cormand.
Que révèle ce rassemblement, certes organisé
par des forces droitières ? L’ébullition des campagnes peut-elle profiter massivement aux partis
d’extrême droite au prochain scrutin européen ? Rencontré au Parlement
européen, en marge de la manifestation, l’eurodéputé écologiste David Cormand
assure ne pas être inquiet : « L’extrême droite ne connaît rien à l’agriculture
et, grâce à ce mouvement, les masques vont tomber. »
« Le
problème, ce ne sont pas l’Europe ou les normes écologiques, poursuit-il. C’est
le libre-échange et une politique agricole commune qui ne bénéficie qu’à
quelques-uns, et qui a d’ailleurs été votée par la droite et l’extrême droite. Le problème, c’est aussi ce triangle de l’enfer, que nous sommes les
seuls à combattre : l’agro-industrie avec des méthodes extrêmement intensives,
les géants de l’agroalimentaire et la grande distribution qui font leurs
marges. Ce débat arrive à point nommé. »
Reportage —
Agriculture
In Brussels, the far right is flirting with
farmers
In Brussels, the far right is flirting with farmers
Around 50 farmers gathered on 24 January in front of
the European Parliament in Brussels. The far right has tried to become a
mouthpiece for their anger.
Brussels, Belgium, report
https://reporterre.net/A-Bruxelles-l-extreme-droite-drague-les-agriculteurs
The
Reconquest! In the European elections, Marion Maréchal takes one last look at
her card: a torn sheet of paper in a spiral notebook, crumpled by the wind. His
live broadcast on BFMTV is imminent. The camera is already focused on her. In
the background stands the Paul-Henri-Spaak building, which houses the European
Parliament, and about fifty farmers demonstrating on the cobblestones of the
Place du Luxembourg.
These
peasants, dressed in fluorescent yellow vests and canary yellow caps, are
mostly French. They are members of the Rural Coordination, France's
second-largest right-wing agricultural union. "It's time to give
agriculture back to the farmers," it reads on their backs. By organizing
this gathering under the grayness of Brussels, the Rural Coordination wishes to
denounce, in full amplification of the mobilizations of farmers in France, the
"excesses of the European agricultural policy". With the Common Agricultural
Policy and the battery of "Green Deal" texts in their sights, which
are considered too restrictive for the agricultural sector.
The
background of the air is windy and brown. In ambush, the most extreme right,
which wants to be the mouthpiece of this anger, responded to the call relayed
by the Mathias Corvinus Collegium (MCC). The Hungarian think tank, which is
reputed to be close to Viktor Orbán's government, believes that the EU's
"overzealousness on green policies" is guilty of
"strangling" farmers.
In the
procession, for example, we meet the MEP of the National Rally (RN) Patricia
Chagnon. His comrade Grégoire de Fournas, MP for Gironde and author of racist
remarks in the middle of the National Assembly in 2022, said in a television
interview that "punitive ecology" must stop. Meanwhile, members of
Vox, Spain's far-right party, take a group photo. During the campaign for the
Spanish legislative elections in July 2023, Vox sought to establish itself as
the "Spanish agrarian party", by recruiting members of a young
farmers' association on its lists.
"Come on, let's see Marion"
But the
rock star was Marion Maréchal, who finished her live broadcast in five minutes
flat, describing the "Green Deal" as "a regulatory tsunami that
will hit French agriculture". "You never really know how to dress for
this kind of event," she laughs, followed closely by a cluster of
journalists. "Come on, let's go see Marion," says one peasant woman
to another. Marine Le Pen's niece, who notably defends the end of bans on
phytosanitary products, handles handshakes and selfies.
She sets
the tone, puts herself on stage to the rescue of the peasants. At the foot of
the statue of John Cockerill, between microphones held out at arm's length, she
talks to Benoît Laqueue, a 58-year-old farmer and cereal farmer from the
Ardennes.
The man in
the yellow hat talks about the circumstances of the death of a woman and her
12-year-old daughter on January 23 in Ariège, after a car crashed into a
roadblock of farmers. He points out, as relayed by several French media, that
the occupants of the vehicle were under an obligation to leave French territory
(OQTF). "They shouldn't have been here," he says. And this family
shouldn't have been in mourning. "You're right, it's factual,"
Maréchal agrees.
This sight
disgusts Michaël, a Belgian Yellow Vest, who turns back. "I was ready to
talk to French farmers, because I am convinced that we share common anger. But
with the far right, no, that's not possible! These people don't give a shit
about the people, they use us, poor people, to come to power. »
"It's
not our fault that these elected officials are the only ones who support
us"
On the side
of the Rural Coordination, the analysis is not the same. "I don't see why
we should be embarrassed," said Lydie Deneuville, president of the Rural
Coordination in Nièvre. We are an apolitical union, we send our grievances to
everyone and it is not our fault that these elected officials are the only ones
to support us. »
Four cereal
farmers, who had come by bus from Seine-et-Marne, wondered where the other
elected officials were. They've got a lot on their plate. Most of the time,
they talk at the same time, cut each other off to talk about how much they
"live" and have to "tighten their belts." Among them is
Adrien, 37, wrapped in a parka. He vows that he will forbid his children from
taking over his farm. He can no longer make a decent living from his profession
so, to supplement his income, he has opened gîtes on his farm. He would like to
make "the ecological shift", but above all notes that his income
"is being cut by too many environmental standards". He finds the
"dogma of radical environmentalism" "stupid."
Pesticides
withdrawn from the market, preservation of hedgerows, redefinition of the
perimeters of protected wetlands, obligation to keep 4% of agricultural land
fallow... "There is environmental excellence to be developed, but all of
this falls on us all at once and creates a considerable loss of income,"
says Stéphane, 52, a cereal farmer and livestock farmer. "We need help and
time," Adrien agrees.
Guillaume
and Sylvain, on the other hand, are angry at Europe for "encouraging
unfair competition" by signing free trade agreements with foreign
countries. "When imported soybeans replace our crops for animal feed, it
inevitably breaks our prices!" All of this is in addition to the rise in
energy prices caused by the war in Ukraine. "To make a long story short,
our expenses have tripled," laments Guillaume, who has no family and,
"given the context", is "no worse off".
"The
far right doesn't know anything about agriculture"
Agricultural
organisations from Ireland and Belgium are also taking part in the event.
"We have come to support our French comrades because politicians all over
Europe want to get rid of farmers," says Isabella, a Belgian farmer from
Arendonk, in the province of Antwerp. She is one of the farmers who have
marched, from spring 2023, against the nitrogen plan of Belgian Flanders, which
provided for the shutdown of around forty pig farms, in order to reduce
nitrogen emissions.
For her,
"a great movement of European farmers" is being born "to ask
governments and European institutions to let us work". Originally, she was
not a far-right extremist, but "if she's the only one who listens to us,
why not go through her? Everyone else has let us down."
With the presence of the far right at the
demonstration, "the masks will fall," according to Green MEP David
Cormand.
What does
this rally, admittedly organized by right-wing forces, reveal? Could the
turmoil in the countryside massively benefit far-right parties in the next
European elections? Met at the European Parliament on the sidelines of the
demonstration, Green MEP David Cormand said he was not worried: "The far
right knows nothing about agriculture and, thanks to this movement, the masks
will come off."
"The
problem is not Europe or environmental standards," he continues. It is
free trade and a common agricultural policy that benefits only a few, and which
has been voted for by the right and the far right. The problem is also this
triangle of hell, which we are the only ones to fight: agribusiness with
extremely intensive methods, the agri-food giants and the large retailers who
make their margins. This debate is timely. »

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