quinta-feira, 25 de janeiro de 2024

À Bruxelles, l’extrême droite drague les agriculteurs / In Brussels, the far right is flirting with farmers

 


Reportage — Agriculture

À Bruxelles, l’extrême droite drague les agriculteurs

À Bruxelles, l'extrême droite drague les agriculteurs

Une cinquantaine d’agriculteurs se sont rassemblés le 24 janvier devant le Parlement européen, à Bruxelles. L’extrême droite a tenté de se faire le porte-voix de leur colère.

 

Bruxelles (Belgique), reportage

https://reporterre.net/A-Bruxelles-l-extreme-droite-drague-les-agriculteurs

 

La candidate Reconquête ! aux élections européennes, Marion Maréchal, jette un dernier regard sur sa fiche : une feuille déchirée dans un cahier à spirales, chiffonnée par le vent. Son direct sur BFMTV est imminent. La caméra est déjà braquée sur elle. En arrière-plan se dresse le bâtiment Paul-Henri-Spaak, qui abrite le Parlement européen, et une cinquantaine d’agriculteurs qui manifestent sur les pavés de la place du Luxembourg.

 

Ces paysans, vêtus de gilets jaune fluo et de casquettes jaune canari, sont majoritairement français. Ils sont membres de la Coordination rurale, le second syndicat agricole français, ancré à droite. « Il est temps de rendre l’agriculture aux agriculteurs », est-il écrit sur leur dos. En organisant ce rassemblement sous la grisaille bruxelloise, la Coordination rurale tient à dénoncer, en pleine amplification des mobilisations des agriculteurs en France, les « excès de la politique agricole européenne ». Avec en ligne de mire la Politique agricole commune et la batterie de textes du « pacte vert » jugés trop contraignants pour le secteur agricole.

 

Le fond de l’air est venteux et brun. En embuscade, les droites les plus extrêmes, qui se veulent le porte-voix de cette colère, ont répondu à l’appel relayé par le Mathias Corvinus Collegium (MCC). Ce groupe de réflexion hongrois, réputé proche du gouvernement de Viktor Orbán, juge que « l’excès de zèle de l’UE en matière de politiques vertes » est coupable d’« étrangler » les agriculteurs.

 

Dans le cortège, on croise par exemple la députée européenne du Rassemblement national (RN) Patricia Chagnon. Son camarade Grégoire de Fournas, député de Gironde et auteur de propos racistes en pleine Assemblée nationale en 2022, affirme en interview télévisée qu’il faut cesser « l’écologie punitive ». Pendant ce temps, des membres de Vox, le parti d’extrême droite espagnol, prennent une photo de groupe. Durant la campagne pour les législatives espagnoles de juillet 2023, Vox a cherché à s’imposer comme le « parti agrarien espagnol », en recrutant sur ses listes des membres d’une association de jeunes agriculteurs.

 

« Allez, viens, on va voir Marion »

Mais la rock star, c’est Marion Maréchal, qui a terminé son direct en cinq minutes chrono, qualifiant le « pacte vert » de « tsunami réglementaire qui va s’abattre sur l’agriculture française ». « On ne sait jamais très bien comment s’habiller pour ce genre d’événement », s’amuse-t-elle ensuite, suivie de près par une grappe de journalistes. « Allez, viens, on va voir Marion », glisse une paysanne à une autre. La nièce de Marine Le Pen, qui défend notamment l’arrêt des interdictions sur les produits phytosanitaires, distribue les poignées de main et les selfies.

 

Elle donne le change, se met en scène à la rescousse des paysans. Au pied de la statue de John Cockerill, entre les micros tendus à bout de bras, elle dialogue avec Benoît Laqueue, éleveur et céréalier ardennais de 58 ans.

 

L’homme au bonnet jaune évoque les circonstances de la mort d’une femme et sa fille de 12 ans, le 23 janvier en Ariège, après qu’une voiture a percuté un barrage d’agriculteurs. Il fait remarquer, comme l’ont relayé plusieurs médias français, que les occupants du véhicule étaient sous obligation de quitter le territoire français (OQTF). « Ils n’auraient pas dû être ici, se hasarde-t-il. Et cette famille n’aurait pas dû être en deuil. » « Vous avez raison, c’est factuel », approuve Mme Maréchal.

 

Ce spectacle écœure Michaël, Gilet jaune belge, qui fait demi-tour. « J’étais prêt à échanger avec les agriculteurs français, parce que je suis persuadé qu’on partage des colères communes. Mais avec l’extrême droite, non, ce n’est pas possible ! Ces gens-là n’en ont rien à foutre du peuple, ils se servent de nous, pauvres gens, pour arriver au pouvoir. »

 

« Ce n’est pas de notre faute si ces élus sont les seuls à nous soutenir »

Du côté de la Coordination rurale, l’analyse n’est pas la même. « Je ne vois pas pourquoi nous devrions être gênés, se défend Lydie Deneuville, présidente de la Coordination rurale dans la Nièvre. On est un syndicat apolitique, on envoie nos doléances à tout le monde et ce n’est pas de notre faute si ces élus sont les seuls à nous soutenir. »

 

Quatre céréaliers, venus en bus depuis la Seine-et-Marne, se demandent où sont les autres élus. Ils en ont gros sur la patate. La plupart du temps, ils parlent en même temps, se coupent pour dire à quel point ils « vivotent » et doivent « se serrer la ceinture ». Parmi eux, il y a Adrien, 37 ans, emmitouflé dans une parka. Il jure qu’il interdira à ses enfants de reprendre sa ferme. Il ne parvient plus à vivre décemment de son métier alors, pour compléter ses revenus, il a ouvert des gîtes sur son exploitation. Il aimerait bien prendre « le virage écologique », mais constate surtout que ses revenus « sont amputés par des normes environnementales trop nombreuses ». Il trouve « stupide » le « dogme de l’écologisme radical ».

 

Pesticides retirés du marché, préservation des haies, redéfinition des périmètres de zones humides protégées, obligation de conserver 4 % des surfaces agricoles en jachère... « Il y a une excellence environnementale à développer, mais tout cela nous tombe dessus d’un seul coup et crée un manque à gagner considérable », dit Stéphane, 52 ans, céréalier et éleveur. « On a besoin d’aide et de temps », acquiesce Adrien.

 

Guillaume et Sylvain, eux, sont en rogne contre l’Europe qui « encourage la concurrence déloyale » en signant des accords de libre-échange avec des pays étrangers. « Quand le soja importé remplace nos récoltes pour l’alimentation animale, forcément ça casse nos prix ! » Tout ça s’ajoute à la hausse des prix de l’énergie provoquée par la guerre en Ukraine. « Pour la faire courte, nos charges ont triplé », déplore Guillaume, qui n’a pas de famille et, « vu le contexte », ne s’en « porte pas plus mal ».

 

« L’extrême droite ne connaît rien à l’agriculture »

Sans trop se mélanger, des organisations agricoles d’Irlande et de Belgique participent également à la manifestation. « Nous sommes venus apporter notre soutien à nos camarades français car, partout en Europe, les politiques veulent se débarrasser des agriculteurs », dit Isabella, paysanne belge venue d’Arendonk, dans la province d’Anvers. Elle fait partie des paysans ayant défilé, à partir du printemps 2023, contre le plan azote de la Flandre belge, qui prévoyait l’arrêt d’une quarantaine d’élevages porcins, afin de réduire les émissions d’azote.

 

Pour elle, « un grand mouvement d’agriculteurs européen » est en train de naître « pour demander aux gouvernements et aux institutions européennes de nous laisser travailler ». À la base, elle n’était pas d’extrême droite, mais « si c’est la seule à nous entendre, pourquoi ne pas passer par elle ? Tous les autres nous ont laissé tomber ».

 

Avec la présence de l’extrême droite à cette manifestation, « les masques vont tomber », selon eurodéputé écologiste David Cormand.

 

Que révèle ce rassemblement, certes organisé par des forces droitières ? L’ébullition des campagnes peut-elle profiter massivement aux partis d’extrême droite au prochain scrutin européen ? Rencontré au Parlement européen, en marge de la manifestation, l’eurodéputé écologiste David Cormand assure ne pas être inquiet : « L’extrême droite ne connaît rien à l’agriculture et, grâce à ce mouvement, les masques vont tomber. »

 

« Le problème, ce ne sont pas l’Europe ou les normes écologiques, poursuit-il. C’est le libre-échange et une politique agricole commune qui ne bénéficie qu’à quelques-uns, et qui a d’ailleurs été votée par la droite et l’extrême droite. Le problème, c’est aussi ce triangle de l’enfer, que nous sommes les seuls à combattre : l’agro-industrie avec des méthodes extrêmement intensives, les géants de l’agroalimentaire et la grande distribution qui font leurs marges. Ce débat arrive à point nommé. »


Reportage — Agriculture

In Brussels, the far right is flirting with farmers

In Brussels, the far right is flirting with farmers

Around 50 farmers gathered on 24 January in front of the European Parliament in Brussels. The far right has tried to become a mouthpiece for their anger.

 

Brussels, Belgium, report

https://reporterre.net/A-Bruxelles-l-extreme-droite-drague-les-agriculteurs

 

The Reconquest! In the European elections, Marion Maréchal takes one last look at her card: a torn sheet of paper in a spiral notebook, crumpled by the wind. His live broadcast on BFMTV is imminent. The camera is already focused on her. In the background stands the Paul-Henri-Spaak building, which houses the European Parliament, and about fifty farmers demonstrating on the cobblestones of the Place du Luxembourg.

 

These peasants, dressed in fluorescent yellow vests and canary yellow caps, are mostly French. They are members of the Rural Coordination, France's second-largest right-wing agricultural union. "It's time to give agriculture back to the farmers," it reads on their backs. By organizing this gathering under the grayness of Brussels, the Rural Coordination wishes to denounce, in full amplification of the mobilizations of farmers in France, the "excesses of the European agricultural policy". With the Common Agricultural Policy and the battery of "Green Deal" texts in their sights, which are considered too restrictive for the agricultural sector.

 

The background of the air is windy and brown. In ambush, the most extreme right, which wants to be the mouthpiece of this anger, responded to the call relayed by the Mathias Corvinus Collegium (MCC). The Hungarian think tank, which is reputed to be close to Viktor Orbán's government, believes that the EU's "overzealousness on green policies" is guilty of "strangling" farmers.

 

In the procession, for example, we meet the MEP of the National Rally (RN) Patricia Chagnon. His comrade Grégoire de Fournas, MP for Gironde and author of racist remarks in the middle of the National Assembly in 2022, said in a television interview that "punitive ecology" must stop. Meanwhile, members of Vox, Spain's far-right party, take a group photo. During the campaign for the Spanish legislative elections in July 2023, Vox sought to establish itself as the "Spanish agrarian party", by recruiting members of a young farmers' association on its lists.

 

"Come on, let's see Marion"

But the rock star was Marion Maréchal, who finished her live broadcast in five minutes flat, describing the "Green Deal" as "a regulatory tsunami that will hit French agriculture". "You never really know how to dress for this kind of event," she laughs, followed closely by a cluster of journalists. "Come on, let's go see Marion," says one peasant woman to another. Marine Le Pen's niece, who notably defends the end of bans on phytosanitary products, handles handshakes and selfies.

 

She sets the tone, puts herself on stage to the rescue of the peasants. At the foot of the statue of John Cockerill, between microphones held out at arm's length, she talks to Benoît Laqueue, a 58-year-old farmer and cereal farmer from the Ardennes.

 

The man in the yellow hat talks about the circumstances of the death of a woman and her 12-year-old daughter on January 23 in Ariège, after a car crashed into a roadblock of farmers. He points out, as relayed by several French media, that the occupants of the vehicle were under an obligation to leave French territory (OQTF). "They shouldn't have been here," he says. And this family shouldn't have been in mourning. "You're right, it's factual," Maréchal agrees.

 

This sight disgusts Michaël, a Belgian Yellow Vest, who turns back. "I was ready to talk to French farmers, because I am convinced that we share common anger. But with the far right, no, that's not possible! These people don't give a shit about the people, they use us, poor people, to come to power. »

 

"It's not our fault that these elected officials are the only ones who support us"

On the side of the Rural Coordination, the analysis is not the same. "I don't see why we should be embarrassed," said Lydie Deneuville, president of the Rural Coordination in Nièvre. We are an apolitical union, we send our grievances to everyone and it is not our fault that these elected officials are the only ones to support us. »

 

Four cereal farmers, who had come by bus from Seine-et-Marne, wondered where the other elected officials were. They've got a lot on their plate. Most of the time, they talk at the same time, cut each other off to talk about how much they "live" and have to "tighten their belts." Among them is Adrien, 37, wrapped in a parka. He vows that he will forbid his children from taking over his farm. He can no longer make a decent living from his profession so, to supplement his income, he has opened gîtes on his farm. He would like to make "the ecological shift", but above all notes that his income "is being cut by too many environmental standards". He finds the "dogma of radical environmentalism" "stupid."

 

Pesticides withdrawn from the market, preservation of hedgerows, redefinition of the perimeters of protected wetlands, obligation to keep 4% of agricultural land fallow... "There is environmental excellence to be developed, but all of this falls on us all at once and creates a considerable loss of income," says Stéphane, 52, a cereal farmer and livestock farmer. "We need help and time," Adrien agrees.

 

Guillaume and Sylvain, on the other hand, are angry at Europe for "encouraging unfair competition" by signing free trade agreements with foreign countries. "When imported soybeans replace our crops for animal feed, it inevitably breaks our prices!" All of this is in addition to the rise in energy prices caused by the war in Ukraine. "To make a long story short, our expenses have tripled," laments Guillaume, who has no family and, "given the context", is "no worse off".

 

"The far right doesn't know anything about agriculture"

Agricultural organisations from Ireland and Belgium are also taking part in the event. "We have come to support our French comrades because politicians all over Europe want to get rid of farmers," says Isabella, a Belgian farmer from Arendonk, in the province of Antwerp. She is one of the farmers who have marched, from spring 2023, against the nitrogen plan of Belgian Flanders, which provided for the shutdown of around forty pig farms, in order to reduce nitrogen emissions.

 

For her, "a great movement of European farmers" is being born "to ask governments and European institutions to let us work". Originally, she was not a far-right extremist, but "if she's the only one who listens to us, why not go through her? Everyone else has let us down."

 

With the presence of the far right at the demonstration, "the masks will fall," according to Green MEP David Cormand.

 

What does this rally, admittedly organized by right-wing forces, reveal? Could the turmoil in the countryside massively benefit far-right parties in the next European elections? Met at the European Parliament on the sidelines of the demonstration, Green MEP David Cormand said he was not worried: "The far right knows nothing about agriculture and, thanks to this movement, the masks will come off."

 

"The problem is not Europe or environmental standards," he continues. It is free trade and a common agricultural policy that benefits only a few, and which has been voted for by the right and the far right. The problem is also this triangle of hell, which we are the only ones to fight: agribusiness with extremely intensive methods, the agri-food giants and the large retailers who make their margins. This debate is timely. »


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