terça-feira, 20 de outubro de 2026

La « Trahison des élites ». Le nouveau livre d’Éric Delbecque explique pourquoi nos chefs n’en sont plus ! Entretien / The "Betrayal of the Elites". Éric Delbecque's new book explains why our leaders are no longer leaders! Interview

 

La « Trahison des élites ». Le nouveau livre d’Éric Delbecque explique pourquoi nos chefs n’en sont plus ! Entretien

Publié le 4 octobre 2026 à 9h21 - Dernière mise à jour le 4 octobre 2026 à 9h23

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Eric Delbecque est essayiste et expert en sécurité intérieure et en sûreté des organisations. La Trahison des élites, son dernier ouvrage, vient de paraître aux éditions Robert Laffont. Entretien.

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Destimed: Quels sont les principaux reproches que vous faites à nos élites actuelles ?

Eric Delbecque: Le premier est probablement d’avoir oublié ce qui fonde la légitimité d’une élite : le service. Une élite ne se définit pas seulement par le diplôme, la position sociale, le patrimoine, ou l’influence dans les cénacles parisiens. Elle se reconnaît à sa capacité à prendre davantage de responsabilités que les autres, donc à accepter davantage de risques, de contraintes et, aussi, de sacrifices. Or nous avons progressivement fabriqué des élites qui excellent dans la conquête de positions personnelles, mais beaucoup moins dans l’exercice efficace de l’autorité, dans l’art stratégique et la compréhension du peuple.

C’est le cœur de la trahison que je décris. Une partie de nos élites s’est transformée en oligarchie : elle maîtrise les codes de la sélection, de la reproduction et de la circulation entre les lieux de pouvoir, mais elle s’est éloignée du destin commun, de la volonté farouche d’entendre la nation. Elle tend même à se protéger des conséquences des décisions qu’elle prend ou des doctrines qu’elle défend. C’est particulièrement grave parce qu’on ne peut demander durablement à une population d’accepter les contraintes du réel lorsque ceux qui les prescrivent s’ingénient à s’en exonérer parce qu’ils n’habitent plus vraiment au sein de cette réalité.

À cela s’ajoute une maladie française : la substitution de l’administration à la politique au sens noble. Nous avons multiplié les gestionnaires et lâché la bride à la dynamique bureaucratique la plus mortifère au moment même où l’accumulation des crises et des métamorphoses de grande envergure exigeait des chefs, capables de fixer un cap et de voir loin.

À quoi ressemblent des élites idéales selon vous ?

Je me méfie du mot « idéal », parce qu’il pourrait laisser croire que j’attends des dirigeants parfaits. Je demande exactement l’inverse : des dirigeants qui connaissent l’imperfection du monde. Une véritable élite est d’abord une élite du caractère. Elle possède des compétences, naturellement, mais aussi du jugement, du courage, une capacité de décision et un sens aigu de la responsabilité.

Elle doit surtout entretenir un rapport presque charnel avec le réel. Le chef doit savoir ce que vivent ceux et celles auxquels ses décisions s’appliquent. Il doit aller sur le terrain, écouter ceux qui agissent, confronter les modèles aux faits. Il lui faut également cette vertu devenue étrangement rare : être capable de nommer ce qu’il voit. Une menace ne disparaît pas parce qu’elle dérange nos catégories intellectuelles ou nos préférences idéologiques.

L’élite véritable n’est donc pas celle qui se place au-dessus de la société mais celle qui accepte de porter davantage son fardeau, avec elle, à ses côtés. L’histoire nous enseigne que les grandes élites se caractérisent par les devoirs qu’elles s’imposent, ainsi que par les horizons qu’elles nous font apercevoir en nous organisant collectivement, bien sûr, pour les atteindre.

Sur quels enjeux ont-elles le plus gravement échoué ?

Sur la protection, au sens le plus large du terme. Or protéger constitue précisément la première obligation du politique. Protection de la population, protection des frontières, protection de l’économie, protection de nos capacités industrielles, protection de notre souveraineté, protection enfin de notre puissance et notre influence au sens le plus global, et de notre liberté de décision.

Depuis plusieurs décennies, nous avons cru pouvoir sortir de l’Histoire. Nous avons imaginé que la mondialisation produirait mécaniquement de la convergence politique, que l’interdépendance engendrerait la paix, que le commerce civiliserait les rapports de puissance et que les sociétés occidentales pourraient se consacrer essentiellement à l’administration paisible de leur prospérité. La réaffirmation brutale et visible de la guerre, des empires, des stratégies d’influence, de la conflictualité économique, des rapports de force et des prédations criminelles nous rappelle ostensiblement que le monde se moque de nos chimères. La guerre et les rapports de force n’avaient en fait jamais disparu : ils mutaient et préparaient leur réarticulation interne.

Nos élites ont également échoué à préserver la confiance. C’est peut-être le dommage le plus profond, car aucune démocratie ne peut fonctionner durablement lorsque s’installe l’idée que ceux qui dirigent ne vivent plus dans le même monde que ceux qu’ils gouvernent. Les crises sécuritaires, migratoires, industrielles, éducatives, budgétaires ou géopolitiques sont évidemment différentes. Mais elles révèlent souvent une même difficulté : voir suffisamment tôt, accepter de nommer, puis avoir le courage d’agir avant que la réalité ne transforme l’inaction en urgence et en débandade. A cet égard, les violences actuelles tournant à l’émeute suite aux revendications lycéennes nous démontrent une fois encore que l’État n’anticipe plus mais réagit, exclusivement…

Vous analysez aussi en particulier la responsabilité des élites intellectuelles. Quelle est selon vous leur responsabilité dans la situation actuelle ?

Elle est considérable parce que le rôle d’un intellectuel devrait précisément consister à empêcher une société de devenir prisonnière de ses propres illusions. Il devrait introduire de la complexité là où règnent les slogans, dévoiler les contradictions, mettre les discours gonflés d’eux-mêmes à l’épreuve des faits. Or une partie du monde intellectuel a fait exactement l’inverse : elle a parfois fourni aux couches dirigeantes les catégories abstraites, politiquement correctes, permettant de ne plus regarder certaines réalités, en particulier les plus déplaisantes.

Le problème n’est pas que les intellectuels se trompent. Tout intellectuel digne de ce nom se trompe parfois, et doit accepter cette possibilité. Le problème commence lorsque certaines hypothèses deviennent des orthodoxies et des injonctions colériques et morales, lorsque décrire un phénomène devient suspect parce que son portrait dérange. Nous avons ainsi vu prospérer une forme de confort intellectuel consistant à expliquer le monde depuis des univers relativement protégés de ses brutalités. C’est une question essentielle dans mon livre : qui supporte concrètement les conséquences des idées ? Il est toujours facile de défendre une conception surréaliste de la société lorsque d’autres assument les tensions et les effets de la confrontation douloureuse avec la dureté quotidienne.

L’intellectuel devrait pourtant aller à rebours de tout cela. Il doit se méfier des certitudes, y compris les siennes. Il doit regarder ce que les autres préfèrent parfois ne pas voir, et conserver sa liberté intérieure contre tous les conformismes et les radicalismes, sans cesser de se garder de devenir le complice des intérêts des uns ou des autres. Nos intellectuels adorent fréquenter les « puissants » ou adopter des postures faciles qu’ils croient valorisantes, ce qui nuit à leur lucidité. Surtout, l’intellectuel doit réapprendre à penser le tragique. Car l’une des grandes faiblesses de notre époque est sans nul doute d’avoir voulu expulser de notre représentation du monde la violence, la puissance, le conflit, la frontière, l’adversaire, l’ennemi et finalement l’Histoire elle-même.

Le réel possède cependant une caractéristique imparable : on peut refuser de le regarder, mais jamais de s’imposer.

Propos recueillis par Patricia CAIRE

 

The "Betrayal of the Elites". Éric Delbecque's new book explains why our leaders are no longer leaders! Interview

Published on October 4, 2026 at 9:21 am - Last updated on October 4, 2026 at 9:23 am

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Eric Delbecque is an essayist and expert in internal security and organizational safety. The Betrayal of the Elites, his latest book, has just been published by Robert Laffont. Interview.

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Destimed: What are the main criticisms you make of our current elites?

Eric Delbecque: The first is probably to have forgotten what is the basis of the legitimacy of an elite: service. An elite is not only defined by diploma, social position, heritage, or influence in the Parisian circles. It is recognized by its ability to take on more responsibilities than others, and therefore to accept more risks, constraints and, also, sacrifices. However, we have gradually created elites who excel in the conquest of personal positions, but much less in the effective exercise of authority, in the strategic art and in understanding the people.

This is the heart of the betrayal I am describing. Some of our elites have been transformed into oligarchy: they master the codes of selection, reproduction and circulation between places of power, but they have distanced themselves from the common destiny, from the fierce desire to listen to the nation. It even tends to protect itself from the consequences of the decisions it takes or the doctrines it defends. This is particularly serious because we cannot ask a population to accept the constraints of reality in the long term when those who prescribe them try to exonerate themselves from them because they no longer really live within this reality.

To this must be added a French disease: the substitution of administration for politics in the noble sense. We have multiplied the number of managers and let go of the most deadly bureaucratic dynamic at the very moment when the accumulation of crises and large-scale metamorphoses required leaders, capable of setting a course and seeing far ahead.

What do ideal elites look like in your opinion?

I am wary of the word "ideal" because it could lead one to believe that I expect perfect leaders. I ask for exactly the opposite: leaders who know the imperfection of the world. A true elite is first and foremost an elite of character. It has skills, of course, but also judgment, courage, decision-making capacity and a strong sense of responsibility.

Above all, it must maintain an almost carnal relationship with reality. The leader must know what those to whom his decisions apply are experiencing. He must go out into the field, listen to those who act, confront models with facts. He also needs this virtue that has become strangely rare: being able to name what he sees. A threat does not disappear because it disturbs our intellectual categories or our ideological preferences.

The true elite is therefore not the one that places itself above society but the one that accepts to carry its burden more, with it, at its side. History teaches us that the great elites are characterized by the duties they impose on themselves, as well as by the horizons they make us see by organizing us collectively, of course, to reach them.

On which issues have they failed the most seriously?

On protection, in the broadest sense of the term. And protecting is precisely the first obligation of politics. Protection of the population, protection of borders, protection of the economy, protection of our industrial capacities, protection of our sovereignty, protection of our power and influence in the most global sense, and of our freedom of decision.

For several decades, we have believed that we could leave history behind. We imagined that globalization would mechanically produce political convergence, that interdependence would generate peace, that trade would civilize power relations, and that Western societies could devote themselves essentially to the peaceful administration of their prosperity. The brutal and visible reaffirmation of war, empires, strategies of influence, economic conflict, power relations and criminal predations ostensibly reminds us that the world does not care about our chimeras. War and power relations had in fact never disappeared: they mutated and prepared for their internal rearticulation.

Our elites have also failed to preserve trust. This is perhaps the deepest damage, because no democracy can function sustainably when the idea takes hold that those who lead no longer live in the same world as those they govern. The security, migration, industrial, educational, budgetary or geopolitical crises are obviously different. But they often reveal the same difficulty: seeing early enough, agreeing to appoint, then having the courage to act before reality transforms inaction into an emergency and a stampede. In this respect, the current violence turning into a riot following the demands of high school students shows us once again that the State no longer anticipates but reacts, exclusively...

You also analyse in particular the responsibility of the intellectual elites. What do you think is their responsibility in the current situation?

It is considerable because the role of an intellectual should consist precisely in preventing a society from becoming a prisoner of its own illusions. He should introduce complexity where slogans reign, unveil contradictions, put inflated discourses to the test of facts. But a part of the intellectual world has done exactly the opposite: it has sometimes provided the ruling strata with abstract, politically correct categories, allowing them to no longer look at certain realities, especially the most unpleasant ones.

The problem is not that intellectuals are wrong. Any intellectual worthy of the name is sometimes wrong, and must accept this possibility. The problem begins when certain hypotheses become orthodoxies and angry and moral injunctions, when describing a phenomenon becomes suspect because its portrait is disturbing. We have thus seen a form of intellectual comfort flourish consisting in explaining the world from universes relatively protected from its brutalities. This is an essential question in my book: who bears the concrete consequences of ideas? It is always easy to defend a surrealist conception of society when others assume the tensions and effects of the painful confrontation with everyday harshness.

The intellectual should, however, go against all this. He must be wary of certainties, including his own. He must look at what others sometimes prefer not to see, and preserve his inner freedom against all conformisms and radicalisms, without ceasing to guard against becoming an accomplice to the interests of one or the other. Our intellectuals love to associate with the "powerful" or to adopt easy postures that they believe to be rewarding, which harms their lucidity. Above all, intellectuals must relearn to think about tragedy. For one of the great weaknesses of our time is undoubtedly that it has wanted to expel violence, power, conflict, borders, adversaries, enemies and ultimately history itself from our representation of the world.

However, reality has an unstoppable characteristic: one can refuse to look at it, but never to impose oneself.

Interview by Patricia CAIRE

 

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